Fiche Lecture : Les bébés de la consigne automatique – Ryû Murakami

Les Bébés de la Consigne Automatique – Ryû Murakami
« Les anges qui lançaient des cocktails molotov »

Il est de ces romans qui marquent les esprits et font réfléchir le lecteur jusqu’à remettre en cause ses propres convictions. Si « Les Bébés de la Consigne Automatique » n’est pas nécessairement de ceux-là, il peut se targuer de nous mettre face au mélange de violence et d’amour qui anime tout être humain et toute société, le tout avec une puissance et un panache marquants.

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Publié en 1980 dans l’archipel puis adapté en français au milieu des années 90, ce roman est l’une des oeuvres majeures de Murakami Ryû. De son titre original, « Coin Locker Babies » conte la sombre destinée de Hashi et Kiku, deux orphelins trouvés dans les casiers de la consigne d’une gare.
Abandonnés et traînés de foyers en orphelinats, les deux enfants subissent une thérapie supposée soigner le traumatisme causé par leur abandon. Si le traitement se révèle efficace sur le court terme, il laisse toutefois aux enfants des séquelles indélébiles…

Unis dans l’enfance et se protégeant mutuellement, les deux orphelins développent un instinct de survie ainsi qu’une sorte de lien similaire à celui qu’on attribue généralement aux jumeaux. Ainsi, à l’adolescence Kiku devient champion de saut à la perche tandis que Hashi, à la recherche de sa mère se perd dans les quartiers obscurs et malsains de Tokyo où il finit par se prostituer, se droguer… Bien que séparés, les deux jeunes hommes semblent toutefois liés dans leur terrible destinée.

Murakami-Ryu-Les-bebes-de-la-consigne-automatiqueCependant, les pulsions d’ultra-violence qui animent Kiku lui font perdre son prestige et le poussent à chercher un moyen de détruire Tokyo, qu’il considère comme une ville maudite et inhumaine. Mais à l’inverse, Hashi devient subitement une star de rock adulée de tous et semble voué à une carrière des plus prometteuses.
C’est dans un Tokyo déshumanisé et plus sombre que jamais que les deux héros passent du rôle de victime à celui de bourreau.
Murakami choisit de nous faire parvenir un récit noir et dénué d’espoir, le reflet difforme d’une société japonaise gangrénée par la violence, la drogue, le trafic d’humains…

Si certains reprocheront au roman de manquer de suspens, il faudra leur répondre que ce dernier n’en a pas besoin.
La finalité de l’histoire est inéluctable et prévue dès les premières lignes : ce qui importe ici, ce sont les expériences que traversent les deux héros, la manière dont chacun vit, comprend et réagit face à une ville anxiogène et dangereuse.
Ce qui fait la grande force de ce roman, c’est le style de Murakami, une prose à la fois brute, sanglante et étouffante mais ponctuée d’images poétiques ou burlesques.
En effet, la manière dont l’auteur dépeint l’environnement sauvage qu’est Tokyo donne une atmosphère toute particulière au texte : celle d’une jungle urbaine habitée, voire hantée, par des personnages presque trop puissants et durs pour être fictifs.

Quand à l’histoire en elle-même, il s’agit d’une odyssée qui ne mène finalement nulle part. Hashi et Kiku naissent et grandissent dans un monde brutal qui ne veut pas d’eux, qui les écrase et les méprise. C’est en tant que victimes qu’il naissent et ils n’évolueront que vers le la position inverse : celle de bourreaux.
Si ce récit peut sembler, à l’instar de l’existence des deux personnages, vide de sens et trop sombre pour être vrai, c’est précisément parce que Murakami a noirci le trait à l’extrême en dépeignant le monde le plus barbare et cruel possible. Il n’y a pas de fin heureuse dans ce roman, il n’y a pas non plus de héros : seulement des bourreaux et des victimes, des pervers, l’exclusion, la marginalisation, le crime, la drogue…
L’objectif de Murakami est de nous mettre face au pire de nos sociétés actuelles au travers du regard des deux enfants, à la fois acteur et spectateurs, victimes et bourreaux.
Il est clair que l’on a affaire à une œuvre de la dualité au travers de personnages tiraillés entre des convictions honnêtes et des actes monstrueux, un Tokyo dans lequel un criminel en vient à sauver une vie et où la police calme les manifestations à coups de lance-flammes.

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Coin Locker Babies est ainsi l’histoire de nos sociétés, à la fois merveilleuses et barbares, de nos personnes, à la fois victimes et meurtrières, de nos convictions, à la fois justes et terribles… C’est un livre à l’image de ces deux héros : des anges déchus qui transformeront Tokyo en un immense feu de joie.

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